Okraïna #1 par Yann Tambour (Stranded Horse)

Après la première chronique spontanée d’Okraïna #1 (par Guillaume Duthoit pour le webzine Le Fond de l’air est French – cf. ici), le premier « texte de commande » sur le disque…

Au début de l’année, quand j’avais croisé Yann Tambour près de la place Flagey et que je lui avait annoncé que, quelques mois plus tard, j’allais sortir le CD-R d’Éloïse Decazes et Eric Chenaux en vinyle, il m’annonça – sans avoir l’air de bluffer – qu’il s’agissait là de son disque préféré de l’année 2011. À l’approche de la sortie du double 25cm je me suis donc mis en tête de lui « demander des comptes » sous forme d’une petite dissertation écrite. Au final, un texte très personnel prenant, comme il se doit, les libertés obligées avec les soi-disant règles de cet exercice quelque peu forcé :

J’étais peu convaincu par Arlt. Au début. Ça me faisait même assez peur. Et que mon entourage, celui-là même avec lequel je partage tant à l’habitude, s’agite frénétiquement, poste, blogue en veux-tu en voilà n’y changeait rien. C’était pour moi un jalon de discorde sur la route des consensus avinés de 5 heures du mat et c’était tant mieux. A peine besoin d’écouter.

Puis un jour, alors vaguement Lillois, je décidai d’aller croiser quelques trognes familières à l’occasion d’un concert dans le salon de mon ami Nico, pas peu surpris de me voir débarquer.

Je prétextai la curiosité, peu enclin à avouer mon besoin de voir de l’agitation autour de moi ce soir là, et posai donc mon suivant sur la moquette du salon, parmi les convives, en attendant le coup d’envoi, un brin blasé : comme il se doit.

Éloïse et Sing Sing, quasi-arqués au dessus de nous, me collèrent alors une tarte bien méritée. Ce qui me laissait jusqu’alors perplexe me parut soudain admirablement gonflé et je pris toute l’ampleur des phénomènes, chatouillé par la même excitation que pour Fontaine et Areski. Pour moi, c’était du lourd. Non, je ne compare pas Arlt à Fontaine et Areski. Disons juste qu’à ce moment, ils me parurent tout aussi importants. Et encore souvent après. Avec grâce et auto-dérision, involontairement borderline, ils me faisaient découvrir qu’il y avait finalement un Paris que j’aimais encore.

Avant, après, je ne sais plus. Toujours est-il que j’étais aussi méfiant quand on m’a parlé du projet solo de chansons médiévales d’Éloïse. À y réfléchir, sans doute plus avant qu’après l’avoir vue à l’œuvre, moment à compter duquel toute idée saugrenue de sa part n’aura pu qu’éveiller une curiosité sans bornes. Toujours est-il que j’en avais entendu parler avant. Je ne savais alors que craindre. La voir coiffée d’un casque en métal, lance à la main, entourée de deux lead guitars « flangées » dans une sorte de revival de Wishbone Ash?

Rien de cela, fsshiou. Les premières notes de son myspace me ramenèrent aux vénérées Sybille Baïer ou Linda Perhacs, avec un peu de la classe de la Françoise Hardy des sixties. Ces débuts m’avaient mis l’eau à la bouche et, la connaissant un peu mieux, je la tannai bientôt pour qu’elle me file un disque dès qu’elle l’aurait enregistré. Elle me passa vite un CD-R flanqué d’un dessin d’époque photocopié représentant un petit personnage nu et dodu, les jambes en l’air, exhibant son anus, et pétant des étoiles, qu’elle avait visiblement pris soin de rajouter elle-même.

 Que voulez-vous, il y en a qui savent me parler.

Ce disque, enregistré avec Eric Chenaux, que je connaissais peu alors, né d’une passion commune pour le Moyen Âge, n’a plus quitté ma platine pendant des semaines et y est repassé régulièrement des mois durant. Il est sans conteste mon disque préféré de l’année dernière. Des boucles de guitare élastiques et quelques notes fébriles égrainées ça et là, en figures libres, épousent étrangement les fluctuations de la voix d’Éloïse avec une précision d’orfèvre. Le tout forme un spectre qui lézarde et se meut telle une bête au sang froid, d’une grâce à tomber. Une diction douce, en trompe-l’œil, vous ramène parfois tout près des douleurs profondes d’une époque dont on se sent, à tord, si loin.

J’y vois parfois des analogies avec un autre disque qui m’a beaucoup accompagné. Il s’agit de Get on Jolly de Bonnie Prince Billy et du Marquis de Tren (aka Mick Turner), inspiré de poèmes de Tagore.

Certains diront, ce disque n’est pas pour toutes les oreilles. Sans doute. Pour ma part, si toutes les oreilles s’en nourrissaient, j’en serais moins misanthrope.

(Yann Tambour, Stranded Horse – octobre 2012)

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