Okraïna #11 : Delphine Dora & Mocke Le Corps défendant

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DELPHINE DORA & MOCKE
Le Corps défendant – okraïna #11 – double 25cm

Souvent, on croit dialoguer et on soliloque, on tire la couverture à soi, on empêche l’autre parole, on est trop bavard ou trop taiseux. Et puis parfois, comme miraculeusement, on y parvient : on se met à savoir parler parce qu’on sait écouter. Mocke et Delphine Dora, dans la lente impatience de ces conversations musicales qui ont donné Le Corps défendant, ont cherché à tisser ce drôle de lien qui unit ceux qui construisent ensemble.
Des deux singularités (l’évidence même d’avoir affaire à deux artistes qui ne ressemblent à personne), ni l’une ni l’autre ne l’emporte. Au contraire, ce qui advient de ce dialogue n’est pas seulement l’addition des deux mais l’apparition de ce que chacun est capable de révéler de l’autre et qu’on avait pas encore entendu. On les retrouvent tous deux, on les reconnaît bien sûr, mais ailleurs, là où le même est déjà autre. C’est une étrange arithmétique où 1+1=3. Comme dans toute conversation il faut quelqu’un qui rompe le silence sans savoir à l’avance ce qui adviendra. Le silence doit se rompre comme le pain. La guitare s’y essaie ici, le piano là. Il ne faut pas trop chercher ses mots même si on les pèse parce qu’ils entraînent le reste. Comme dans toute conversation il faut savoir prendre une place mouvante pour que l’autre puisse trouver la sienne. Parfois la guitare de Mocke commence, sidérale, dévale les pentes, se fait liquide, et trouve dans le piano de Delphine Dora son nécessaire contrepoint, sur quoi s’arrimer. D’autre fois c’est l’inverse, la guitare électrique évite que le sol se dérobe. Tout semble venir sinon de l’improvisé du moins de l’intuitif qui les surprend eux mêmes. Parfois ils jouent sur des harmonies différentes, comme s’ils étaient encore loin, d’autres fois commencent ensemble et se séparent sans violence pour au final se retrouver au moment où on ne s’y attend pas. N’importe quand peut être mais pas n’importe où. Ils se rejoignent dans la césure, la pure parole, l’éclair, l’inexpressif. C’est à dire dans ce lieu que le disque invente. L’inexpressif ce n’est pas l’insensible, au contraire. C’est le monde d’avant le monde (ou après ce qui revient au même), où le sens se déploie dans sa nouveauté, où on invente une langue qui, dépourvue de signifiant connu peut tout signifier. C’est, plutôt que ce qui s’exprime, ce qui s’imprime avant même qu’on ait pu le ramener au déjà entendu. D’ailleurs quand Delphine Dora chante, elle le fait avec les mots qui viennent juste avant l’articulation signifiante, en chuchotant ou en inventant une drôle de langue sortie tout droit de contes étranges. La langue d’une pythie qui saurait se rire d’elle même et qui se moquerait bien des oracles. Piano, voix, guitare, tout se rejoint et c’est bouche bée qu’on assiste à ce moment où les choses s’assemblent. La musique prend en charge l’organisation des polyphonies qui nous constituent, aucune voix ne doit écraser l’autre. Et la beauté surgit, au corps défendant de Mocke et Delphine Dora, comme elle surgit toujours, dans les interstices du jeu risqué du funambule qui ne s’interdit rien parce qu’il refuse de choisir sous les injonctions de la séparation. Un jeu tout à la fois quiet et inquiet, consonant et dissonant, drôle et mélancolique, proche et lointain, savant et populaire. On a pas à choisir et on ne choisira pas. Tout ici se retrouve assemblé. Et même, au bord de la cassure, la voix de Delphine Dora semble convoquer à la fois les vivants et les morts comme sur le déchirant L’Absent était parmi nous qui clôt le disque. On le cherchait depuis tout ce temps et il était là, assis à la table. C’est bien l’ambition, que tout ce qui a disparu nous réapparaisse.
On pourrait les croire seuls. Mais de cette solitude particulière qui a les moyens de se confier. Des insulaires sans doute comme le dit le titre d’un des morceaux. Mais des insulaires qui rêvent de ponts et de navires. De voyages intersidéraux où même la lointaine Pluton s’éloigneNous voilà embarqués. »

Delphine Dora: voix, piano, piano préparé, claviers, célesta, glockenspiel, cordes de piano et de guitare, violon, shruti box, field recordings, objets

Mocke: guitare

composé par: Delphine Dora & Mocke
enregistré par: Delphine Dora & Mocke
mixé par: Mocke

mastérisé par: Harris Newman (Grey Market Mastering, Montréal)

illustré par: Gwénola Carrère



15 euros

+ port

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